“L’enfant est pensé comme un objet appartenant aux adultes”
Mis à jour le 28.11.25
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Identifier et lutter contre les préjugés et stéréotypes à l'égard des enfants, ITV de Laelia Benoit
Laelia Benoit est pédopsychiatre et sociologue, autrice de Infantisme, Ed Seuil Libelle.

POURQUOI PARLER D’INFANTISME ?
Parler d’infantisme, c’est mettre en lumière l’ensemble des préjugés et stéréotypes systématiques à l’égard des enfants et adolescents, du simple fait de leur âge. C’est réaliser que chaque enfant subit un continuum d’humiliations et de discriminations : injonctions à se taire, blagues essentialisantes, dévalorisations, menaces d’abandon… jusqu’aux châtiments corporels ou aux violences sexuelles.
Observer qu’en tant qu’adultes, nous avons toutes et tous des comportements qui peuvent blesser, sans forcément s’en rendre compte, mais parce que nous sommes élevés dans ce contexte culturel. On peut faire le parallèle avec les mécanismes du racisme, du sexisme et du patriarcat. Il existe un présupposé d’une supériorité d’un groupe social sur un autre : des adultes sur les enfants. Même lorsqu’ils sont adulés, dans une idéalisation tout aussi stéréotypée, les enfants sont considérés comme des êtres inférieurs.
N’EST-CE PAS UN PARADOXE AVEC LES DISCOURS SUR L’ENFANT ROI ?
La culture française reste très infantiste et repose sur l’idée que l’enfant n’est pas « bon », qu’il faut donc le « redresser ». L’enfant est pensé comme un objet appartenant aux adultes et devant être assujetti à obéir, sans poser de questions, sans discussion. On attribue dès le plus jeune âge des qualités morales en ce sens ; ainsi, on félicitera un bébé d’être gentil car il a bien dormi. On craint que le moindre pouvoir donné à l’enfant, ne serait-ce qu’en prenant le temps du dialogue, ne conduise au « laxisme » et appelle un « retour nécessaire à l’autorité ».
De plus, les médiatisations sur la parentalité mettent dos à dos des opinions et des données scientifiques oubliant que des études montrent les lourdes conséquences de la violence sur les enfants. Dans la loi, on parle de violences éducatives ordinaires, ce qui conforte la représentation d’une violence intrinsèque à l’éducation, banale et inévitable. L’idée demeure que l’on traite un enfant selon son bon vouloir dans la sphère privée.
“Construire une culture du dialogue constructif où les rapports de domination ne sont plus la norme”
EN QUOI L’ÉCOLE PARTICIPE DE CETTE DOMINATION ?
Le cadre scolaire français ignore les besoins psychomoteurs et physiologiques des enfants et leur impose d’en faire de même. Les horaires restreints de passage aux toilettes, le silence, le devoir de rester assis, immobile, de taire ses émotions… Ces exigences rigides, réifiées en objectif d’« apprendre à être élève », visent en réalité à faciliter la tâche des adultes, celle de « tenir sa classe », et non à aider l’enfant à grandir et apprendre de manière harmonieuse.
L’institution cultive une attitude de défiance entre adulte et enfant et donc entre enseignant et élève. On peut également interroger le schéma d'enseignement majoritairement descendant. On attend trop souvent des enfants une passivité et une réceptivité aux informations délivrées. Par ailleurs, la stigmatisation de la population enfantine s’étend aux professions qui s’en occupent : dévalorisation financière de ces métiers, déni des données scientifiques et des compétences pédagogiques spécifiques.
COMMENT CHANGER CE SYSTÈME ?
Commencer par se souvenir de notre enfance et réaliser, qu’à divers degrés, nous avons été nous-mêmes victimes d’infantisme. Prendre le temps du dialogue, apprendre la corégulation émotionnelle. Il ne s’agit pas de laisser l’enfant tout faire mais d’interroger nos demandes : sont-elles toutes indispensables ? Doivent-elles vraiment être exécutées sur le champ ? Sont-elles dans l'intérêt de l’enfant ? Encourager une parentalité choisie, en résistant à l'injonction nataliste ; offrir des relais à la famille nucléaire épuisée en élargissant le cercle des adultes participant à l’éducation. Ce qui implique, entre autres, une revalorisation des métiers de l’enfance.
S’inspirer des cultures d’autres pays moins infantistes, car il y en a ; prendre en compte la voix des enfants, y compris par le vote... C’est éduquer de futurs citoyens et citoyennes qui ne sont pas dans l’attente d’un chef autoritariste, d’un dictateur qui ne plie que sous la pression d’une opposition forcenée. C’est construire une culture du dialogue constructif où les rapports de domination ne sont plus la norme.