“Une hiérarchie des langues qui renforce l’exclusion”
Mis à jour le 18.11.25
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Impliquer les familles dans des projets scolaires autour du plurilinguisme permet de reconnaître leur diversité culturelle. L’école contribue ainsi à conforter les parents dans leur rôle de co-éducateurs et les enfants dans leur rôle d’élèves.
Brahim Azaoui est enseignant-chercheur en sciences du langage à l’Université de Montpellier, LIRDEF. Il s’intéresse à la façon dont les ressources plurilingues et multimodales contribuent aux productions langagières, aux interactions et à la construction de sens et de soi.

EN QUOI L’USAGE DES LANGUES FAMILIALES À L’ÉCOLE PERMET DE TISSER DES LIENS ENTRE L’ÉCOLE ET LES FAMILLES ?
L’intégration des langues familiales à l’école commence par la reconnaissance des familles dans leur diversité linguistique et culturelle, et non à travers le prisme de ce que l’école projette sur elles. Cela concerne au final aussi leur utilisation du français, parfois hésitante, sans craindre d’être jugé ou mal compris. L’école, souvent perçue comme un espace normé et fermé, peut ainsi devenir un lieu d'hospitalité, où la diversité est accueillie et valorisée.
Ce lien est d’autant plus important que certaines familles, peu ou mal scolarisées, ou ayant vécu des échecs scolaires, peuvent se tenir à l’écart de l’institution ou s’en sentir exclues. Utiliser les langues familiales, c’est montrer que l’école est un lieu ouvert, où chacun a sa place. C’est un moyen de retisser un lien parfois abîmé, voire inexistant, en allant l’un vers l’autre : l’école vers les langues des familles, et les familles vers une école plus accueillante.
TOUTES LES LANGUES SONT-ELLES ACCUEILLIES DE LA MÊME MANIÈRE À L’ÉCOLE ?
Non, toutes les langues ne bénéficient pas du même statut. On parle de bilinguisme d’élite, comme le français-anglais, valorisé et encouragé, et d’un bilinguisme de masse, tel le français-arabe, souvent dévalorisé ou ignoré. Dans la pratique, certains enseignants peuvent décourager l’usage de langues peu prestigieuses à la maison, sous prétexte qu’elles nuisent à l’apprentissage du français. Ces inégalités reflètent des préjugés sociaux et une hiérarchisation des langues qu’il est important de déconstruire car elle renforce l’exclusion.
“Éviter de tomber dans le piège de faire pour plutôt qu’avec, mettre en place une approche collaborative avec les familles et les élèves”
QUELS FREINS PEUT-ON RENCONTRER ?
Les freins viennent principalement de méprises dues à des représentations erronées. D’un côté les familles, pour qui la priorité doit être l'apprentissage du français, peuvent se montrer alors réfractaires à la mise en avant du plurilinguisme. Les programmes scolaires vont d’ailleurs dans ce sens en mettant en avant l’apprentissage des fondamentaux. Monter des projets autour du plurilinguisme constitue alors pour les enseignants une surcharge de temps et de travail qui peut démotiver.
D’un autre côté, les professeurs des écoles, malgré leur bonne volonté, peuvent brusquer leurs élèves dans leur intimité linguistique et culturelle en supposant qu’ils auraient forcément envie de parler de et dans leur langue maternelle en classe. Cette assignation bienveillante aux origines fait oublier la singularité de chaque individu en le faisant d’emblée et arbitrairement entrer dans une communauté.
COMMENT PROMOUVOIR CONCRÈTEMENT LE PLURILINGUISME À L’ÉCOLE ?
Plusieurs pistes existent pour normaliser la diversité linguistique à l’école. Dès la maternelle, on peut introduire des comptines, des histoires ou des albums jeunesse dans différentes langues, en collaboration avec les familles. Élaborer des projets comme l’arbre des langues, valoriser la présence d’élèves allophones, permettent de visualiser et de célébrer la diversité présente dans l’école. Il est aussi possible de traduire des affiches ou des enseignes dans plusieurs langues, ou de créer des espaces plurilingues à la bibliothèque. La collaboration avec des chercheurs ou des conteurs peut enrichir ces initiatives, en offrant aux enseignants et aux parents des outils pour valoriser toutes les langues, sans hiérarchie.
Enfin, il faut impliquer les familles dans des ateliers ou des événements, en tenant compte de leurs contraintes quotidiennes. L’objectif est de faire de l’école un miroir de la diversité linguistique présente dans la société, et de montrer que chaque langue a sa place. Pour éviter de tomber dans le piège de faire pour plutôt qu’avec, il est essentiel, de mettre en place très tôt une approche véritablement collaborative avec les familles et les élèves, mais aussi de créer des espaces sécurisants, où chacun peut partager ses compétences plurilingues sans pression, et favorisant l’écoute des besoins et des attentes de tous.