“S’attaquer aux discriminations peut générer de la puissance d'agir”
Mis à jour le 25.11.25
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A l'heure où la Convention Internationale des Droits de l’Enfant a fêté son 36ème anniversaire, Fabrice Dhume-Sonzogni met en exergue dans son interview les discriminations à l'école, leurs effets et les leviers pour lutter contre.
Fabrice Dhume-Sonzogni est sociologue, professeur à l’Université Catholique de Louvain (Belgique). Auteur de Les discriminations scolaires : une mise en perspective des connaissances, Ed PUR.
©Hidalgo/Naja
QUE VEUT DIRE ÊTRE DISCRIMINÉ ?
C’est une absence de reconnaissance des personnes, le déni d’une place légitime dans la société. C'est aussi être traité inégalement. Cela a des conséquences sur la manière dont les gens se construisent avec ce défaut de reconnaissance sociale, ainsi que sur leur place concrète dans la société, leur tra-jectoire socioprofessionnelle. La discrimination est souvent peu visible, car elle se produit à travers des mécanismes du quotidien ancrés dans les institutions, dans l'ordinaire des pratiques. Elle peut aussi être banalisée par les personnes qui la subissent, car celles-ci doivent survivre à quelque chose de récurrent dans leur vie, et qu’il est difficile de dénoncer.
POURQUOI L'IDÉE QUE L'ÉCOLE PUISSE TRAITER INÉGALEMENT SES PUBLICS N'EST PAS FACILE-MENT ADMISE EN FRANCE ?
Parce que parler de discrimination au sein de l’école c'est interroger l’institution scolaire et sa responsabilité dans la production des hiérarchies sociales. Il est plus facile de considérer que les difficultés viennent de l’extérieur, de faire comme si la source des inégalités se situait dans les familles ou dans « la société ». Cela dépasse bien sûr l’institution scolaire, mais le poser en ces termes évite de voir la responsabilité de l’école. C’est aussi parce que les politiques considèrent que l'éducation contre les discriminations doit porter sur les élèves. Cela sous-entend qu’ils sont cause de reproduction des discriminations, que la solution passerait par une transformation des individus et que le problème s’éteindrait quand la nouvelle génération serait formée. On peut en douter. Mais surtout, cela efface le présent comme si le problème n'avait pas lieu actuellement. Et cela présente l’école comme la solution sans considérer que son fonctionnement est une partie du problème.
“La parole des groupes minoritaires devrait être un indicateur pour identifier les difficultés et trouver d'autres manières de fonctionner”
QUE MONTRENT LES TRAVAUX EN SCIENCES SOCIALES SUR LES DISCRIMINATIONS À L'ÉCOLE ?
Il y a peu de travaux spécifiques sur ce sujet et ils sont assez récents, mais en relisant les études des sciences sociales sur les inégalités scolaires, en étant attentif à la primauté de la responsabilité de l’institution dans leur production, on constate que les discriminations ne se localisent pas dans un endroit particulier mais sont pré-sentes partout. Non pas systématique-ment, mais potentiellement. Ce n'est pas toujours avec la même intensité ni la même forme, mais il est assez clair que toutes les dimensions de l'école et de la scolarité participent de mécanismes de discrimination.
QUELS SONT LES MÉCANISMES DE SÉLECTION ET DE TRAITE-MENT DIFFÉRENTS QUE VOUS AVEZ IDENTIFIÉS ?
Il y a des processus de sélection directe, comme dans l’orientation. Par exemple, des enquêtes montrent que les enseignantes et enseignants ne donnent pas toujours la même information stratégique aux élèves concernant les options au collège. Cela a à voir avec les représentations qu'ils et elles ont de leurs élèves : l’origine perçue influe sur les projections quant à la possibilité de réussite, au soutien parental, etc. À l’inverse, on observe un défaut de différenciation, avec un discours général pour tous les élèves, alors que tout le monde n’a objectivement pas les mêmes ressources. Il y a aussi des processus beaucoup plus subtils qui passent par de petites opérations quotidiennes concourant au tri des élèves : comment on les note, comment on s'adresse à eux dans la classe… Ces petites interactions produisent au bout du compte de la différenciation et de la hiérarchisation des statuts scolaires entre élèves.
“Le déficit de reconnaissance et les micro- violences subies régulièrement vont avoir des effets sur la manière dont les personnes voient le monde, sur leur rapport aux institutions, et aussi à elles-mêmes”
QUELS EFFETS ONT CES DISCRIMINATIONS SUR LES ÉLÈVES ?
Certains élèves peuvent se sur-mobiliser pour essayer de ne pas subir cette détermination sociale et contredire la place à la quelle l’école les assigne. D'autres à l’inverse vont se décourager face aux discriminations ou à l'anticipation de celles-ci, en se disant que l'école n'est pas faite pour eux. Les processus de micro-discriminations produisent des élèves plus ou moins conformes, plus ou moins « bons », et contribuent à créer des statuts scolaires hiérarchisés. Dans les bulletins, par exemple, les mots employés, les types d’appréciations varient en fonction du profil des élèves, selon la note mais aussi selon le sexe, la classe sociale, la « race », etc. Ces processus commencent dès la maternelle, et sou-vent s'accumulent et se densifient au fur et à mesure de la trajectoire scolaire. Le déficit de reconnaissance et les micro-violences subies régulièrement vont avoir des effets sur la manière dont les personnes voient le monde, sur leur rapport aux institutions, et aussi à elles-mêmes. Des élèves qui ont une expérience dégradée du système scolaire vont chercher des alternatives identitaires, en s'identifiant par exemple à l'islam pour celles et ceux qui disposent de cette ressource.
COMMENT CES QUESTIONS DE DISCRIMINATION DU SYSTÈME ÉDUCATIF SONT TRAITÉES PAR LE CHAMP POLITIQUE ET INSTITUTIONNEL ?
Il y a un déni de la part du champ politique et institutionnel. La reconnaissance de l'existence de discriminations raciales en 1998 en est une illustration. À cette date, l'État engage tous les services publics à en faire une priorité d'action, mais l’Éducation nationale fait comme si elle n’était pas concernée. Il faut attendre dix ans pour que ce sujet soit introduit dans une circulaire de rentrée. De plus, lorsque le ministère emploie ce mot c’est pour parler de « discriminations entre élèves », ce qui renverse la responsabilité et présente l’école comme victime d’une violence externe. C’est ainsi qu’est apparu le thème de « l’école sanctuaire » en 1994 : « à la porte de l’école doivent rester toutes les discriminations », dit la circulaire visant à interdire le « foulard ». Toutefois, lorsqu'on écoute ce que disent les personnes à toutes les échelles de l'administration, je constate une certaine conscience de mécanismes discriminatoires de l’école. Un discours que n’admettent pas la plupart des poli-tiques.
EN QUOI CELA PARTICIPE-T-IL À CULPABILISER LES ENSEIGNANTS ET LES ENSEIGNANTES ?
Ce qui culpabilise la profession ce n’est pas la reconnaissance du problème mais son déni de la part de l’institution et des politiques. Le double discours qui promeut « l’égalité des chances » sans reconnaître les problèmes met les personnes en porte-à-faux. Quand on pose ensemble une analyse des mécanismes discriminatoires concrets, les enseignants et enseignantes savent identifier la manière dont elles participent malgré elles au problème, et peuvent s’engager contre cela.
QUELS LEVIERS POUR TRANSFORMER L'ÉCOLE ?
Le premier est de reconnaître le problème politiquement et institutionnellement, et autoriser d’en faire un enjeu d’action. Il faut aussi reconnaître que les personnes qui ont le plus d’expertise en matière de discrimination sont les personnes discriminées, et d’abord les élèves et les parents. La parole des groupes minoritaires sur cette expérience devrait être un indicateur pour identifier les difficultés et trouver d'autres manières de fonctionner. C’est une clé majeure de transformation des rapports de pouvoir, car s’attaquer aux discriminations peut générer de la puissance d'agir. Affronter ensemble des problèmes, c'est la possibilité d'une intelligence collective.