“Remettre au centre de ses pratiques les élèves fragilisés"

Mis à jour le 19.11.25

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L’école publique scolarise tous les enfants quelque soit leur milieu d’origine mais tous n’arrivent pas avec le même bagage. Cette hétérogénéité doit être davantage prise en compte.

Ghislain Leroy est est professeur des universités (Sorbonne Paris Nord) et spécialiste en sociologie de l’enfance et de l’éducation.

Ghislain Leroy ©Millerand/Les Grenades/Naja

QUEL POIDS ONT LES INÉGALITÉS SOCIALES SUR LES APPRENTIS-SAGES DES ÉLÈVES, NOTAMMENT CEUX DES MILIEUX POPULAIRES ?

Les travaux de sociologie de la famille, de l'éducation et de l'école montrent qu’il se passe beau-coup de choses, pour ce qui est de la réussite scolaire, dans mais aussi en de-hors de l’école. Dans les milieux plutôt favorisés, les enfants sont préparés à leur rôle d’élève. Ils vont au musée, bénéficient de lectures de livres, apprennent à suivre une consigne, etc… Ils travaillent aussi toute une série de compétences qui les font se sentir légitimes dans les interactions avec les adultes. À l’inverse, dans les milieux populaires, même s’ils sont divers, les enfants sont moins bien dotés pour appréhender la culture de l’école, disposent de moins de vocabulaire légitime ou de capacités à argumenter, pour certains ils ont rarement pu bénéficier de la lecture de livres. Cette hétérogénéité n’est pas assez considérée par l’institution, ni par les enseignants du fait d’un manque de formation initiale ou continue sur cette question.

L’ÉVOLUTION DES INSTRUCTIONS OFFICIELLES PARTICIPENT-ELLES À CREUSER LES INÉGALITÉS ?

 Aujourd'hui, dans ces textes, la question de la variété sociale des élèves et le contexte dans lequel ils vivent est de moins en moins pris en compte pour penser la relation d’enseignement. À l'inverse, montent en puissance des logiques de responsabilisation des élèves, comme si, finalement, leur réussite dépendait d'eux.

La maternelle, depuis une quarantaine d'années, s’est transformée pour être plus efficace scolairement. Elle s'est beaucoup recentrée sur la préparation de la suite de la scolarité avec un focus important sur les fondamentaux « lire, écrire, compter ». Les apprentissages commencent de plus en plus tôt, de plus en plus vite sans tenir compte de l’hétérogénéité des enfants. Un contexte scolarisant qui n’invite pas les enseignants à s'occuper des plus faibles.

“Le rôle de l'adulte est majeur pour transmettre, susciter la curiosité, les échanges…”

COMMENT MIEUX PRENDRE EN COMPTE LES ENFANTS LES MOINS BIEN DOTÉS SCOLAIRE-MENT DANS LES PRATIQUES DE CLASSE ?

Tout ne repose pas sur les enseignants : de nombreux travaux en sciences de l’éducation montrent qu’il est plus facile de faire réussir tous les élèves lorsqu’il y a de la mixité sociale en classe. Dans des classes où les élèves sont tous ou pour la plupart issus de milieux moins favorisés, donc sans mixité sociale, les conditions de travail des enseignants s’avèrent plus compliquées. Il y a cependant quelques gestes professionnels qui permettent de davantage faire réussir les plus faibles.

Il importe de remettre au centre de ses pratiques les élèves fragilisés en décidant à qui on donne son temps, en s'arrêtant davantage sur ceux qui en ont le plus besoin, en laissant les meilleurs un peu plus avancer seuls. Trop souvent, les enfants les plus faibles ne sont pas ceux qui bénéficient d’un plus grand nombre d'interactions avec les enseignants. C’est aussi parfois remettre en cause les discours qui consisteraient à dire que ces élèves auraient besoin d'une prise en charge extérieure à la classe.

POURQUOI ALERTEZ-VOUS SUR LES PÉDAGOGIES ALTERNATIVES QUI S’INSPIRENT DE MONTESSORI ET SUR LES PÉDAGOGIES DE LA NATURE ?

Il s’agit d’avoir des vigilances sur des pratiques qui peuvent être en défaveur des enfants les plus éloignés de l’école. Les pratiques montessoriennes résonnent avec l'idée de l'autonomie de l'enfant et que l’envie d’apprendre ne viendrait que de lui. Ces principes peuvent aboutir à une présence moins importante de l’adulte sollicitant moins ceux qui en auraient le plus besoin. C’est aussi une vision individuelle des apprentissages à l’inverse des traditions psychologiques comme chez Lev Vygotsky, Jérôme Bruner ou Henri Wallon, qui insistent davantage sur le rôle d'autrui et l’importance du collectif et de l'enrôlement dans les apprentissages.

Pour ce qui est de la classe dehors, celle-ci peut parfois résonner avec une déprise enseignante, avec l’idée qu’il suffirait que les enfants soient au contact de la nature pour qu’il se passe plein de choses formidables. Or, là aussi le rôle de l'adulte est majeur pour transmettre, susciter la curiosité, les échanges, inviter à faire des hypothèses et produire des raisonnements.