Un autre avenir pour les minots
Mis à jour le 23.01.26
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Dans le quartier de la Busserine à Marseille, les habitants et habitantes se mobilisent pour changer la donne.
La marche blanche suite à l’assassinat de Medhi Kessaci a mis sur le devant de la scène le fait que la lutte contre le trafic de drogue n’est pas seulement l’affaire de la justice. Dans le 14e arrondissement de Marseille à la Busserine, des citoyennes et citoyens se battent au quotidien pour mieux vivre et éviter que la jeunesse ne tombe sous l’emprise de ce trafic.
« On ne marche pas sur le trottoir des guetteurs », c’est la recommandation faite aux minots des quartiers nord de Marseille car ici les intimidations, violences, fusillades ne sont pas de la fiction. Facilement repérables, avec leur cagoule et lunettes noires, recouverts d’une capuche, assis sur des chaises, les guetteurs et vendeurs de stupéfiants sont proches des abords de l’école. « Un véritable souci de sécurité, notamment au moment des entrées et sorties d’école », explique le Groupe de veille qui regroupe des associations, habitants et habitantes de ce quartier, l’un des plus pauvres en France (40% de la population vit sous le seuil de pauvreté selon l’Insee).
« Ce n’est pas un hasard si le trafic de drogue s’est installé ici, les pouvoirs publics ont créé un vide terrible en désertant le quartier », souligne avec colère Jean-Marie. Ce collectif s’est constitué en 2016 pour réfléchir ensemble, porter la voix des habitantes et habitants auprès d’une administration de plus en plus absente et trouver des solutions, projets ou actions pour résoudre les difficultés liées au départ des services publics, à la pauvreté, au manque d’hygiène ou encore à l’insécurité.
LA FORCE DU COLLECTIF
Au fil des années, le Groupe de veille est devenu une vraie force d’interpellation. « Notre technique est de harceler l'administration pour qu’elle agisse, d’occuper le terrain avec les associations en étant solidaires et en mettant en place des projets qui rassemblent et permettent à toutes et tous de mieux vivre », explique Anne-Marie. Et ce militantisme social porte des résultats à différents niveaux. La force collective a permis la fin des points de contrôles mis en place par les trafiquants qui empêchaient la libre circulation et confisquaient l’espace public.
L’Après M, l’ancien Mc Do que le géant américain voulait fermer, est devenu officiellement en 2022 un fast-food social et solidaire suite à des batailles collectives pour maintenir la structure. « Mac Do nous avait permis d’acquérir une solide formation technique mais nous voulions mettre l’humain au cœur de ce projet et partager un savoir- faire, explique Coralie Gratier, manager du Mac Do puis de l’Après M. Nous avons réussi à conserver un lieu de restauration où les habitants ont plaisir à se retrouver mais aussi à créer un lieu d’insertion en formant des personnes éloignées de l’emploi et un lieu de solidarité en mettant en place une banque alimentaire ».
La réouverture imminente de la crèche est aussi une bataille remportée. Elle avait été fermée pour des raisons de sécurité après des tirs de kalachnikov lors de règlements de comptes en 2018. « Cela a pris du temps mais nous n’avons rien lâché, précise Fadelha. Une lutte emblématique pour un retour du service public dans nos quartiers ».
LA CULTURE COMME MÉDIATRICE
Dans cette bataille au quotidien pour un autre avenir, l’accès à la culture joue un rôle essentiel notamment auprès de la jeunesse. À l’école, l’équipe enseignante multiplie les projets pour faire découvrir aux élèves et familles des pratiques artistiques et différents lieux comme la scène nationale ZEF installée au centre des quartiers nord mais aussi l’opéra ou des théâtres situés au centre de Marseille.
« La classe orchestre est notre projet phare mais nous en avons de nombreux, explique l’équipe enseignante. Depuis plusieurs années, des cohortes d’enfants du CE2 au CM2 apprennent à jouer de la mandoline, des percussions ou du violoncelle et à chanter ». Le point culminant est la représentation de fin d’année dans un lieu artistique prestigieux de la ville où les familles sont conviées. Des projets qui font sens, motivent, mettent en confiance, permettent d’avoir un autre regard sur les élèves et ouvrent de nouveaux horizons. « Un tiers des enfants continuent la musique. Un club orchestre qui regroupe anciens élèves des classes orchestre et parents musiciens s’est formé et répète chaque mardi soir », précise avec fierté une enseignante. « C’est usant parfois, cela nous demande beaucoup d’investissement mais cela vaut le coup », ajoute un autre PE.
La culture, c’est aussi l’espace culturel de la Busserine, seule structure municipale artistique présente dans les quartiers nord qui travaille avec les écoles mais qui a aussi vocation à faire découvrir le spectacle vivant aux habitantes et habitants du quartier. Musique, théâtre, humour, spectacles jeunes public, ateliers, résidences d’artistes pour « ouvrir les esprits et les vocations », détaille Nicolas Depuis-de-Lome, directeur du centre. Pour Diessy Contaret, directeur artistique et danseur de l’association Heart Color Music, « cet espace m’a sauvé la vie quand je le fréquentais dans les années 80 en me donnant la possibilité de venir danser ». Désormais, son association permet aux jeunes de 16 à 26 ans de s’initier à des pratiques pluridisciplinaires comme la danse, la musique, le théâtre, les contes et la technique autour de vidéos, sons, courts métrages ou créations théâtrales.
La Busserine c’est aussi son centre social l’Agora qui fait office de place du village, situé juste à côté de la plaine de jeux. « Ouvert à toutes et tous avec un accueil inconditionnel, nous allons vers les habitants pour analyser les besoins et proposer des actions adaptées, explique Rania Yahyaoui, directrice du centre. Les jeunes et notamment les adolescents ont besoin de repères et d’appuis au niveau éducatif mais aussi pour s’émanciper personnellement ». Les différents ateliers – théâtre, éloquence, podcast sur l’actu, santé, soutien scolaire ou encore découverte des institutions – participent à cette ouverture sur le monde et à la construction de la citoyenneté. Malgré la baisse des subventions, une vie de quartier avec des richesses multiples perdure. Des richesses trop souvent passées sous silence au grand regret de ses habitantes et habitants alors qu’elles sont un ciment essentiel pour lutter contre la violence et les trafics.