Émerveillement au monde
Mis à jour le 18.05.26
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Reportage à Volvic dans une classe qui accueille une poétesse et ITV d'Yvane Chenouf
Au cœur du Puy-de-Dôme, des élèves de GS-CP créent un lien poétique avec le vivant.
« Merci aux oiseaux de chanter pour nous accueillir ; merci au buisson odorant qui vient d’être taillé ; merci à la plume légère ramassée comme un trésor… » Ces gratitudes au monde, ces attentions aux petites beautés qui nous entourent, sont le fruit d’activités poétiques proposées par Elodie Brunel à ses élèves de GS-CP. En ce jour de fin d’hiver, à l’école Moulet Marcenat de Volvic, au creux d’un havre de branchages aux chatons velouteux de branchages aux chatons velouteux de branchages aux chatons velouteux de saule et d’un décor fait de chemins d’encre coulée et d’abécédaires colorés, la poétesse Albane Gellé est accueillie dans un silence excité. Après des semaines d’écoute de ses œuvres et de créations en résonance, la venue de l’artiste est un évènement empreint de magie.
La rencontre s’installe entre questions fébriles, préparées ou spontanées, lectures partagées de vers et de textes. « On a associé des mots qui n’allaient pas forcément ensemble » explique l’enseignante à propos des productions enfantines. « Y’a des trucs drôles, des fois tristes. Et y’a des poèmes en colère ! » présente Adhonis. Albane leur raconte ses premiers écrits en cachette, le goût pour ce travail choisi tantôt solitaire tantôt de partage, son écriture « un œil dans le microscope, un autre dans le télescope », ses premiers jets aux crayons « pour pouvoir raturer et garder pour une autre fois », ou encore « les surprises que lui font les mots »…
SOLLICITUDE
L’humanité des échanges attirent les confidences et la poésie autorise à aborder des questions graves comme la mort qui s’immisce, inattendue, dans la conversation. Les enfants témoignent du poisson rouge ou du petit chat perdu, mais aussi de leur peur de l’abandon quand ils étaient, eux, perdus dans le magasin. « Moi, j’ai un chien mais il n’est pas mort » précise Inès. « C’est bien les chiens vivants aussi » répond Albane, avec un doux humour poétique. Elle pioche alors dans son sac un petit livre en accordéon qu’elle dévoile avoir écrit pour consoler un ami qui avait perdu son père. « Elle, lui, que tu aimes et parfois disparaît, mais en réalité qui ne disparaît pas… »
Une écoute intense se dégage de cette lecture impromptue. Albane commente : « Quand on écrit on réinvente la vie ». L’enseignante est aussi captivée que ses élèves. Sans doute aussi parce que ce moment fort est tissé par tout un travail en amont.« La préparation a de la valeur en soi » éclaire Élodie. « Et ce n’est pas évident : au début on tournait un peu en rond dans le vocabulaire, les références… Il faut accepter « de nourrir » et le temps que cela va prendre. » Alors l’enseignante a plongé ses élèves dans l’univers d’Albane Gellé : lectures régulières des poèmes, albums mis à disposition, récoltes de mots… Cette imprégnation est une étape pédagogique fondamentale qu’elle allie avec sa pratique de la classe dehors. « La nature est un contexte particulièrement approprié pour entrer dans l’univers poétique. »
GERMINATION
La vue sur les volcans endormis du Puy-de-Dôme, le bois, les prés, deviennent des lieux d’inspiration… Les poètes en herbe sont amenés à observer, écouter, ressentir puis verbaliser. Ces temps de langage élaborent ainsi un répertoire lexical dans lequel les élèves ont pu grappiller autour de diverses consignes : compléter le début d’un vers d’Albane Gellé, trouver ses propres remerciements à partir de l’album « Merci au loup de Sibérie », inventer un abécédaire… Pour l’enseignante, les contraintes activent l’imagination et amènent à jouer avec la langue. La préparation est devenue une effervescence contagieuse. « Au début, c’était un peu difficile » avoue Lili. « Après on s’est amélioré » complète immédiatement Elès. « C’est grâce à ce que l’on a pu voir dans les poésies »
explique Thomas. Valérie Danzeisen, ATSEM de la classe, partage l’enthousiasme : « Le travail les a amenés à voir les choses autrement, à aimer les mots ».
La poésie infuse discrètement dans toute l’école. Pour Edith Darcillon, enseignante en PS-MS , ce sont des jeux de sonorités ; pour Mathieu Serange l’approche se fait plutôt par le chant qui embarque ses élèves de CE1-CE2 dans d’autres imaginaires. Sabine Espinat, PE en CM, témoigne de son rapport difficile liée à ses souvenirs scolaires douloureux de la récitation imposée, alors elle aborde plutôt ce domaine par des œuvres littéraires ou par le SLAM. Élodie évoque aussi ces moments où elle était pétrifiée par une récitation-évaluation devant tout le monde. « J’avais envie de dépoussiérer cette conception de la poésie, de proposer des instants de plaisir, en liant réception et production, d’offrir des premiers pas vers d’autres formes de perceptions et d’expressions » confie-t-elle.
L’heure de fin de la rencontre sonne. « La poésie c’est comme un livre de calme » déclare Louise avant le départ de la poétesse qu’elle est « tellement heureuse d’avoir vue en vrai ». Albane Gellé quitte l’école. Sur les fenêtres les enfants ont écrit des vers : « Voir les merveilles », « Souviens-toi d’écouter souvent le vent », « Invente des noms pour tes chemins »…
“Des interstices entre les normes”
YVANNE CHENOUF est spécialiste de la littérature jeunesse, ancienne chercheuse à l’Institut national de recherche pédagogique (INRP)

LA POÉSIE, EST-ELLE UNE MANIÈRE D’INTERROGER LE MONDE ?
La poésie c’est un étonnement permanent qui met en état de curiosité. Elle surprend, par un autre langage, qu’il soit tranquille, beau, absurde… Il suffit d’ailleurs d’être ému pour que le langage déborde. Cette connaissance du monde passe en particulier par la langue qui explore l’interne et l’externe, dans un usage particulier. Des mots ordinaires mais qui disent autre chose. C’est une sortie du descriptif, un décalage de syntaxe, des recherches de sonorités et de rythme, des distances lexicales. Des interstices entre les normes, contre du prémâché. C’est une manière d’autoriser l’instable, l’attente d’autre chose, la création d’ouvertures et donc des champs de liberté.
COMMENT LA FAIRE VIVRE EN CLASSE ?
D’abord par une attention de tous les jours aux surprises du langage : les petites incorrections, ces mots insolites sur lesquels on trébuche, que l’on découvre, qui amusent, que l’on fait tourner dans sa bouche. Puis, une écoute quotidienne de poésies très diverses, y compris d’albums, y compris sur moment court, permet de glaner et d’acquérir un corpus. Des ateliers invitent ensuite à la recomposer, la cuisiner et faire naître des productions. Des jeux d’entraînement, à partir de contraintes obligeant à sortir de l’ordinaire, un travail sur l’oralité, la texture et les variations sonores, amènent vers un projet : réalisation de sa propre anthologie, organisation d’expositions, de rencontres, de lectures, de théâtralisation…