“Commencer tôt”

Mis à jour le 18.05.26

min de lecture

Interview de Jeanny Prat, formatrice honoraire en didactique des langues-cultures à l’INSPE (Lyon 1)


Jeanny Prat

ALORS QUE NOS VOISINS EUROPÉENS SEMBLENT MAÎTRISER DAVANTAGE L’APPRENTISSAGE DES LANGUES, LA FRANCE PEINE À Y ARRIVER. COMMENT L’EXPLIQUEZ-VOUS ?

JEANNY PRAT : Pour bien comprendre, il faut regarder l’histoire, la géographie, la géopolitique. La mise en place des langues à l’école élémentaire en France a été tardive. Elle s’est faite précipitamment en 1989 en réaction à la perspective d’ouverture des frontières par l’espace Schengen en 1995. Le ministère Jospin a ressorti d’anciennes recommandations faites dans le rapport Girard quinze ans auparavant, comme par exemple enseigner 2 à 3 heures de langue par semaine en CM.

De petits pays comme le Luxembourg, les Pays-Bas ont, eux, imposé le plurilinguisme depuis longtemps pour leur survie économique parce qu’ils ont une forte interdépendance géographique et commerciale. En France, une mauvaise analyse de départ couplée à la succession de ministres déconnectés des réalités des écoles a mené à des programmes chan-geants et a empêché l’ancrage d’une politique linguistique efficace.

QUEL EST LE VÉRITABLE ENJEU POUR LES ÉLÈVES DE PRIMAIRE, À L’HEURE OÙ L’ANGLAIS EST OMNIPRÉSENT ?

J.P. : Historiquement, l’anglais s’est répandu depuis la seconde moitié du XIXe siècle pour des raisons d’abord commerciales. L’enjeu n’est pas seulement utilitaire, il est aussi cognitif et culturel. La force des PE est leur polyvalence car elle permet d’établir des ponts entre les disciplines pour donner du sens aux apprentissages. Lier par exemple l’histoire de la conquête normande de l’Angleterre à l’étymologie permet de comprendre pourquoi l’an-glais et le français partagent tant de mots depuis « William the Conqueror » et « Guillaume le Conquérant ». Celle des « grandes invasions » aussi avec le por-tugais au Brésil.

Par ailleurs, l’appareil phonatoire se referme assez vite si l’enfant est dans un milieu monolingue. Commencer tôt permet de sensibiliser l’oreille à d’autres sons comme ceux d’origine viking en anglais, plus complexes à acquérir tardivement pour un francophone. Il y a aussi un enjeu d'égalité et de vivre-ensemble. Certaines langues familiales des élèves très répandues, telles l’arabe ou le turc, ne sont pas enseignées car non reconnues comme langues de communication alors qu’elles possèdent des ponts phonétiques avec l’anglais et le français. L’éducation au plurilinguisme ne fait que les effleurer.

“Faire fermer les yeux aux élèves est important pour qu’ils se concentrent sur les sons”

LES ÉLÈVES SONT DE PLUS EN PLUS EXPOSÉS AUX LANGUES HORS DE LA CLASSE (VO, APPLICATIONS, IA). COMMENT LA POSTURE DES PE DOIT-ELLE ÉVOLUER ?

J.P. : Le numérique peut être un outil, pour écouter des accents variés par exemple, mais il ne suffit pas pour apprendre à communiquer. On n’apprend pas une langue en répétant des mots décontextualisés devant une application ou en regardant des vidéos. La perception sensorielle est première. Faire fermer les yeux aux élèves est important pour qu’ils se concentrent sur les sons, car la vue prend le pas sur l’oreille.

Le rôle de l’enseignant est d’amener les enfants à une conscientisation des mécanismes linguistiques et de créer des situations de communication. J’encourage souvent les PE à se placer sur les côtés ou au fond de la classe pour observer et guider, plutôt que de rester face aux élèves. Le numérique donne aujourd’hui accès à des supports variés mais l’interaction humaine reste le moteur de l’apprentissage.

COMMENT AMÉLIORER CONCRÈTEMENT L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES VIVANTES À L’ÉCOLE PRIMAIRE ?

J.P. : Le levier principal est la formation, initiale et continue, aujourd’hui sinistrée. Une formation humaine ne peut être remplacée par des parcours numériques comme M@gistère. Actuellement, les programmes ont de plus en plus de pages alors que la formation concrète des enseignants se réduit aux maths et au français. Tout un chacun est à peu près capable de reproduire un paquet sonore, mais comprendre à l’oral, c’est autre chose.

Il faut former les PE, d’abord à comprendre les obstacles épistémologiques que rencontrent les élèves, notamment dans le décodage auditif, puis à analyser ressources et démarches pédagogiques. Enfin, il est crucial de sortir de l’hégémonie de l’anglais dans les textes officiels pour redonner une place réelle à la diversité linguistique, comme cela se fait plus naturellement dans les académies frontalières.

Écrire à la rédaction

Merci de renseigner/corriger les éléments suivants :

  • votre prénom n'a pas été saisi correctement
  • votre nom n'a pas été saisi correctement
  • votre adresse email n'a pas été saisie correctement
  • le sujet n'a pas été saisi correctement
  • votre message n'a pas été saisi correctement

Merci de votre message, nous reviendrons vers vous dès que possible