La philo a sa Maison

Mis à jour le 17.03.26

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À Romainville, la lutte contre les dogmatismes se fait par la démocratisation de la pratique philosophique à l’échelle de toute une ville.

Et si tout le monde pouvait voir nos pensées ? À Romainville, en Seine-Saint-Denis, la Maison de la Philo a pignon sur rue. Cette structure municipale soutenue par l’Unesco et l’Université de Nantes a fêté récemment ses dix ans. Les menuiseries vert pastel confèrent à ce lieu l'atmosphère apaisante et sécurisante indispensable à une libération de la parole. Ici, pas besoin de passer le bac ou d’être à la fac pour que chaque pensée se structure au fil des mots et des échanges. En ce samedi grisâtre, les voix d’espoir des « petits philosophes de 7 à 11 ans » du jour s’élèvent au sein d’un cercle de parole spécialement conçu pour eux : chaises confortables, tapis douillet, bol tibétain…

Tout y est. « Confiance, urgence, importance, bonté, utilité, vérité… », à l’image de Socrate, ces penseurs et penseuses en herbe réfléchissent aux critères qu’il faut respecter avant de donner son avis. « Si c’est vrai, tu peux le dire » propose Aliyah. « Si ton avis peut blesser, tu ne le donnes pas » répond Aïda. « Si on doit toujours dire la vérité alors on ne peut jamais faire de blague ? », se questionne Léonard. Un exemple que ne manque pas de relever leur médiateur, Jeffrey Jacquart dont le rôle est de « faciliter l’expression de la pensée, les échanges, en apportant aussi des connaissances philosophiques au gré des lectures ».

LA PHILO, C’EST PAS POUR MOI ?

C’est d’abord dans les centres sociaux que le besoin de parler, penser et dialoguer a été identifié chez les enfants impulsant un appel à projet « Philo pour tous » en 2009 auquel répond Johanna Hawken, aujourd’hui responsable pédagogique et chercheuse associée de la Maison de la philo. L’objectif ? Démocratiser la pratique de la philosophie en particulier pour les enfants à l’échelle d’un territoire. « Nous avons priorisé le plaisir de philosopher » explique Johanna Hawken.

Des recherches québécoises approfondies démontrent un effet sur cette pratique : diminution de la vulnérabilité des enfants devant la violence en développant empathie et sensibilité à l’importance de la justice. « Au début j’étais seule, puis nous étions trois, puis cinq ». Un long travail pour tisser une confiance mutuelle entre les élu·es et les habitant·es a convaincu la municipalité de créer en 2014 un service public de la philosophie avec la Maison de la Philo, une première en France. « Il faut dire que la réforme des rythmes a été un tremplin » confie la chercheuse.

Cette porte d’entrée sur l’école est pour elle le meilleur moyen de toucher l’ensemble de la population, enfants comme parents. Plusieurs cycles sont proposés aux écoles de la ville, courts (7 séances) ou longs (20 séances). Véronique Meltouz, enseignante en CM1 à l’école Gabriel Péri est une habituée de longue date. « C’est un espace où les élèves se sentent légitimes de penser, qui dépasse le “on est différent” ou “la philo c’est pas pour moi” ». Pour elle, nul doute, les ateliers philos participent à « la construction de la paix et au vivre ensemble ». Un puissant levier de mixité : ses élèves apprennent à se comprendre, à se respecter et coopèrent davantage.

ESPRIT DE SOLIDARITÉ

Pour démocratiser l’accès à la pratique de la philosophie, les médiateurs et médiatrices de la maison de la philo vont à la rencontre des habitant·es là où ils sont (cinéma, centres sociaux, théâtre, médiathèque, maison des retraités…). « C’est un vrai travail de fourmi grâce auquel nous sommes reconnus dans la ville », affirme Jeffrey Jacquart. Divers ateliers sont proposés quotidiennement dans et hors des murs à tous les âges de la vie dans une démarche d’essaimage, avec comme point d’orgue la fête annuelle de la philo.

Pour les adultes, les sujets brûlants d’actualité animent les discussions, comme le climat qui inquiète particulièrement Lola Lago Azqueta, médiatrice de la Maison de la Philo. Elle a décidé d’en faire un think tank mensuel, c’est-à-dire un labo d’idées et de réflexions, qui aura peut-être un impact à plus grande échelle. L’ampleur et la rigueur des actions confèrent depuis 2013 à cette commune le label « 1001 Maisons de la Philo ». Depuis une quinzaine d’années, Romainville s’est gentrifiée mais quatre quartiers prioritaires existent encore et le taux de chômage culmine à 20%.

L’enjeu est de maintenir « un esprit de solidarité » selon Vân Pham, adjointe au maire. Si la municipalité d’aujourd’hui n’est pas à l’initiative de ce service philo, elle confirme que c’est « un vrai levier d’émancipation ». Située au cœur d’un complexe pluriel qui allie association, théâtre municipal et jardin public, la Maison de la Philo fonctionne comme une « agora antique » où se croisent les populations pour échanger sur tout ou juste se détendre, parce que collectivement « nous sommes plus sages ».

C’est un choix de mettre au cœur des politiques publiques celle de l’éducation populaire et de la culture. Le caractère public de la Maison de la Philo la protège des baisses de subventions subies par les associations. Même si l’investissement en termes de ressources humaines est important, la structure étant aussi un lieu de recherche et d’innovation, la collectivité peut compter sur le cofinancement du monde universitaire, notamment pour former les personnels. Une pérennisation qui résiste pour l’instant aux tumultes politiques.

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