Rivesaltes : “faire taire les silences”
Mis à jour le 11.05.26
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Le mémorial du camp de Rivesaltes place à hauteur d’enfant les mémoires des populations « indésirables » internées par l’État français.
Le mémorial du camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) place à hauteur d’enfant les mémoires des populations « indésirables » internées par l’État français.
Dans une plaine de garrigue aride, balayée par les puissantes rafales de la Tramontane, il git là. Au pied du massif du Canigou encore auréolé de neige au printemps naissant, le mémorial du camp de Rivesaltes émerge à peine d’une fosse, au milieu de baraquements éventrés et chancelants qui tressent autour de lui comme une couronne mortuaire. On y pénètre par un couloir aveugle qui plonge dans un bâti massif où la lumière du jour ne perce que par des ouvertures vers le ciel. Une impression d’enfermement se dégage de cet imposant monolithe de béton que l’architecte Rudy Ricciotti a voulu « enfoui dans le sol, comme une mémoire enfouie » pour « affronter la violence cachée de ce lieu »*.
Ici, en 70 ans d’une histoire jalonnée par les grands conflits du XXe siècle, 50 000 personnes, « indésirables » aux yeux de l’État français, ont été successivement retenues ou internées. Le froid, la faim, la maladie, le manque d’hygiène y ont semé la mort, particulièrement chez les jeunes enfants. Le régime de Vichy y a regroupé des milliers de juifs pour les déporter vers la solution finale.
Le projet d’un mémorial pour sortir de l’oubli les souffrances endurées notamment par les réfugié·es de la guerre d’Espagne, les nomades tziganes, les personnes de confession juive ou les harkis, est né à la fin du siècle dernier du volontarisme combiné d’associations de descendant·es, de la société civile dont la presse locale et des collectivités territoriales. Avec l’objectif partagé, rappelle Hermeline Malherbe, présidente du Conseil départemental des Pyrénées-Orientales de « promouvoir une vision historique, scientifique des faits et [de] se mettre à l’écoute de toutes les mémoires pour rassembler ». Une « mission impérieuse » dans le contexte « de montée des idées d’extrême droite, aux paroles de haine et à la falsification de l’Histoire qui l’accompagnent toujours », selon Carole Delga, présidente de la Région Occitanie.
UNE HISTOIRE SENSIBLE
Dix ans après son ouverture au public, le mémorial entend toujours mieux transmettre pour interroger le présent. Le renouvellement en cours de l’exposition permanente, alimentée par les progrès de la connaissance historique, ambitionne de renforcer sa visée éducative « d’autant plus nécessaire aujourd’hui que les témoins disparaissent », selon la directrice Céline Sala-Pons. Mieux adapté à une fréquentation scolaire qui représente en 2025 la moitié des 45 000 visites (hors colloques et spectacles vivants) d’un lieu également dédié à l’art et à la création contemporaine, le nouveau parcours se situe « à hauteur d’yeux d’enfants [pour renforcer] la dimension humaine en faisant plus de places aux visages, aux voix et aux destins individuels, avec le pari de faire d’un espace d’enfermement un espace d’ouverture, un lieu de pensée ».
Une articulation de contenus scientifiques et d’histoire vivante et sensible nécessaire au travail de mémoire selon Fatima Besnaci-Lancou, historienne et seule membre du Conseil scientifique à avoir vécu l’enfermement à Rivesaltes à 9 ans et y avoir « ressenti le bouleversement d’être entourée d’adultes désespérés ». Car, poursuit-elle, « dire l’exil, la vie sous une tente, la séparation d’avec la famille sont des informations qui ne figurent pas dans les archives et constituent un matériau qui nous happe en tant qu’être humain ».
UN OUTIL D’ÉVEIL DES CONSCIENCES
Concrétiser « l’impératif d’ordre éthique d’ouvrir les élèves à la fraternité » et créer les conditions d’une prise de conscience citoyenne éclairée pour éviter le retour à la violence et à l’arbitraire, implique en effet selon l’historien Benoît Falaize, président du Conseil pédagogique, « de développer de concert empathie, émotion et compréhension des mécanismes d'exclusion ». C’est dans cette perspective que la sensibilisation des écoliers, à la fréquentation réduite par rapport aux collèges et lycées, constitue désormais une priorité de Laure Roucayrol, responsable pédagogique détachée par l’Éducation nationale. Pour lever les freins « d’une perception du mémorial par les PE comme un site écrasant, marqué d’histoires douloureuses voire traumatisantes » et l’obstacle matériel du manque de transport, elle promeut activement une offre exhaustive.
Celle-ci comprend visites-ateliers exploitant les programmes d’éducation civique et artistique, expositions et spectacles adaptés aux plus jeunes, mais aussi ressources multi-média « hors les murs » et le dispositif « mémorial itinérant » qui propose des installations et médiations culturelles au plus près des écoles. Les CM1-CM2 de Pascale Prédal à l’école Georges Dagneaux (Perpignan) ont ainsi pu « par la médiation artistique, s’approprier concrètement les vestiges du passé, conscientiser des émotions empathiques et développer leur créativité », inspirés par les récits de vie des enfants du camp, privés de tout mais encore capables de voir une boîte de conserve vide comme un artefact ludique. Qu’un gouvernement ait pu enfermer des êtres humains catégorisés comme « différents » ne manque pas de provoquer l’indignation spontanée des élèves... De quoi bousculer la peur ou la haine de l’autre, croissantes dans le monde des adultes ?
*Le Monde, 22/09/2015