“Être inclusif, c’est retirer tous les obstacles a priori ”
Mis à jour le 11.05.26
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Interview d'Hugo Dupont auteur de l’ouvrage "La société inclusive introuvable"
Hugo Dupont est maître de conférence en sociologie à l’université de Poitiers et auteur de l’ouvrage « La société inclusive introuvable », Éd. Pug, 2026.

QU’EST-CE QUE L’INSTITUTION DU HANDICAP, COMMENT S’EST-ELLE MISE EN PLACE ?
C’est l’ensemble des normes, lieux, pratiques et textes qui organisent la place des personnes handicapées dans la société et la façon dont elles interagissent. L’institution du handicap a été créée pour seconder des institutions ordinaires – en premier lieu l’emploi et l’école – qui ne savaient pas quoi, ni comment faire avec un certain nombre d’individus présentant une altérité.
À l’école, la question s’est posée dès la loi Jules Ferry rendant l’accueil de tous les enfants obligatoire. Que faire des enfants qui n’entrent pas dans les apprentissages comme les autres, ne répondent pas aux normes et aux règles imposées par l’école ? Des métiers et des lieux à part se sont constitués et ont formé l’embryon de ce qui est devenu au fil des décennies l’institution du handicap. Une institution au service de l’école, intervenant pour la soutenir et prendre en charge ces enfants dits, à l’époque, anormaux.
QUELLE EST L’ÉVOLUTION DE LA PLACE DES ÉLÈVES EN SITUATION DE HANDICAP À L’ÉCOLE ?
Pendant très longtemps, ces enfants étaient marginalisés. La scolarisation se faisait en établissement spécialisé où l’enfant handicapé était totalement exclu de l’école ordinaire ou bien dans des classes de perfectionnement, à côté des classes ordinaires, mais où les élèves n’avaient pas de contact avec ceux dits normaux. Dans les deux cas, les élèves « anormaux ou inadaptés » n’avaient pas la possibilité de revenir dans le cursus scolaire traditionnel.
Dans les années 70, la perception et la légitimité de la place de l’enfant au sein de l’école évoluent. Les classes de perfectionnement se transforment en classe d'adaptation dont l’objectif est de faire revenir ces enfants dans la classe ordinaire. La loi de 1975 instaure un nouveau vocable, les enfants ne sont plus adaptés mais handicapés et doivent être intégrés dans l’école ordinaire. En 2005, il y a un renversement de paradigme, ce n’est plus à l’enfant de s'adapter à l’école mais à l’environnement de le faire. Les enfants sont dans les classes ordinaires où l’enseignant doit adapter ses contenus et peuvent bénéficier d’une aide humaine et/ou de dispositifs spécifiques.
“Prendre en compte les difficultés des enseignants pour répondre à cette injonction de l’école inclusive”
L’ÉCOLE SE DIT PLUS INCLUSIVE MAIS DE PLUS EN PLUS D’ENFANTS SONT ÉTIQUETÉS HANDICAPÉS, COMMENT L’EXPLIQUER ?
Il y a là un paradoxe. Depuis 25 ans, dans le système scolaire, il y a une porosité entre difficulté scolaire et handicap. Des difficultés font l’objet d’un diagnostic médical ou paramédical afin d’obtenir, via la MDPH*, des adaptations pédagogiques, humaines ou numériques. Ces demandes de diagnostic sont à l’initiative des familles, ressentant comme stigmatisant les difficultés scolaires de leur enfant, ou des enseignants pour pallier un manque de moyens.
L’école n’est pas forcément plus accueillante car le nombre d’enfants scolarisés dans les établissements spécialisés ne diminue pas. Pourtant, depuis les années 80, la France est pointée du doigt pour en finir avec ce type d’établissements jugés trop ségrégatifs.
COMMENT AVANCER VERS UNE ÉCOLE PLUS INCLUSIVE ?
Charles Gardou, anthropologue, dit qu’être inclusif ce n’est pas faire de l’inclusion. Actuellement, nous sommes dans une politique de compensation, nous faisons de l’inclusion en essayant de modifier l’environnement une fois que l’enfant a fait l’expérience de difficultés. Or, être inclusif, c’est retirer tous les obstacles a priori avant même que les enfants en aient fait l’expérience.
Aujourd'hui, la rencontre dans les écoles entre les éducateurs et les enseignants – Emas, classe externalisée Sessad, etc. – est très intéressante. La présence de ces personnels spécialisés à l’école pourrait être généralisée et leur expérience mise au service de tous les enfants en complément du travail de l’enseignant sans avoir recours à la MDPH. De même, il se passe des choses intéressantes dans les établissements spécialisés, il serait dommage, étant donné les compétences qu’ils ont accumulées, de s’en débarrasser du jour au lendemain. Dans tous les cas, il importe de prendre en compte les difficultés des enseignants pour répondre à cette injonction morale et politique qui leur est faite de l’école inclusive.
*Maison départementale des personnes handicapées.